Diffuser une culture d’innovation : l’exemple israélien

Je rentre de Tel Aviv. Cet article n’est ni politique, ni religieux. On peut penser ce que l’on veut d’Israël, de ses choix politiques, de l’importance religieuse, de la puissance militaire… on n’en revient pas indemne. Même le pavillon d’Israël à l’Exposition universelle de Milan a été parmi les plus visités. Et, pourtant, on ne parle de 8,5 millions d’habitants, d’une superficie de 20.000 km2, soit les 2/3 de l’Ile-de-France…

Premier pays en nombre d’entrepreneurs par habitant, seconde nation représentée au Nasdaq (après les Etats Unis), Israël, la « start up nation », attire les entrepreneurs : les comités de direction se rendent à Tel Aviv pour des « learning trips », les DRH y scrutent les tendances pour s’en inspirer dans le management des équipes.

Pourquoi Israël ? Peut-être parce que ce pays a développé une créativité proportionnelle aux dangers qui l’entourent. La culture nationale s’est forgée dans l’adversité, et a décuplé un avantage compétitif fondé sur le courage et la technologie. En cela assez proche du concept « d’innovation frugale », ce sont donc les contraintes (ressources limitées, absence d’appui régional, risque d’instabilité…) qui ont poussé le pays à innover régulièrement et efficacement.

Innover encore… et encore

Certains secteurs d’activité voient ainsi naître des innovations telles que l’agro-industrie, où Israël est connu pour son système d’irrigation, le goutte à goutte, qui est aujourd’hui utilisé dans de nombreuses régions agricoles du monde. Mais Israël a encore amélioré ce système, en le rendant plus intelligent : en plus de mesurer la pression et l’humidité du sol, il peut désormais savoir quand la plante a besoin d’eau sans aucune intervention humaine. Alors que la viande pourrait devenir un mets de luxe d’ici 2050 – pénurie oblige – des chercheurs israéliens de l’université de Tel-Aviv planchent sur de la viande in vitro qui ressemblerait à du blanc de poulet.

Dans un autre registre, une société israélienne d’agro-technologie vient de mettre au point une solution pour diminuer l’usage des pesticides chimiques sur les fruits et légumes : un spray à base d’huile végétale. D’autres secteurs voient émerger chaque jour des innovations qui révolutionnent le monde : intelligence artificielle, nanotechnologies, neurosciences…

Les 10 commandements de la culture d’innovation

C’est avant tout dans ses fondements culturels qu’Israël inspire. Je retiendrais 10 points clés, sorte de commandements émotionnels qui forgent une identité et un état d’esprit, transposables au monde de l’entreprise.

1. Etre fier de son histoire :
Le pays s’est bâti sur des drames, a recueilli des traumatisés, a subi des chocs émotionnels, mais cette mémoire collective est le fondement de la fierté nationale. Le respect des bâtisseurs est immense, chacun se complait à n’être qu’un passeur. C’est l’image du leader qui fait grandir ses équipes et accepte de se mettre au service d’une cause plus grande que lui. Connaître et respecter l’histoire d’une entreprise, c’est pouvoir la perpétuer sans s’en servir à titre personnel.

2. Respecter les légendes :
Les épopées militaires forgent les légendes, les réussites entrepreneuriales également. Le culte des héros est très présent, mais permet surtout une célébration régulière des réussites. La réussite est valorisée, encouragée, admirée et non jalousée. Les créateurs de waze (réseau communautaire de trafic et navigation), ICQ (pionnier de la messagerie instantanée), Merkaat (concurrent direct de Periscope), PrimeSense (inventeur du Kinnect pour les consoles Xbox…) deviennent des modèles. Nous avons besoin de modèles, de projets réussis, de conquêtes commerciales, de leaders pour évoluer dans des environnements performants.

3. Vivre dans l’urgence et sans garantie de survie :
L’instabilité géographique a indéniablement joué sur les mentalités. Oser comme si tout pouvait s’arrêter le lendemain. Et du coup, diffuser une culture de remise en cause permanente avec des cycles de décision très courts. Une start up se créé et, si elle ne fonctionne pas au bout de 3 ans, on arrête et on recommence autre chose. La véritable traduction du « test and learn ».

4. Bâtir soi-même son terrain de jeu ou l’art de transformer une contrainte en opportunité :
La société israélienne a trouvé son salut dans un investissement massif en R&D afin de limiter sa dépendance vis à vis des autres. Investir massivement dans la R&D, considérer son territoire comme un laboratoire permettant de penser « mondial », viser des destinations en développement en s’y rendant avant les autres comme ce fut le cas en Chine, ou encore en Afrique…

5. Cultiver une culture positive de l’audace et de l’action. Les citoyens sont connus pour leur « houtzpa ». On peut le traduire par « impertinence » mais, si cela peut paraître rude, ils ont développé une culture franche et surtout pragmatique rendant les initiatives possibles. Cela a développé une culture de l’action, laissant peu de place au scepticisme.

6. Etre exemplaire :
Les élites sont issues du terrain, ce qui confère une légitimité et limite les erreurs stratégiques. Le fossé entre ceux qui font et ceux qui pensent est étroit : cela induit une certaine forme de sérénité sociale.

7. Rester debout :
Malgré les difficultés, les Israéliens ont pris le parti de continuer à innover, à inventer, à tenter de bâtir un monde meilleur. Les périodes de doute existent, mais la puissance culturelle prend le pas et c’est là une des clés de l’innovation : y croire toujours, ne jamais renoncer. Les méthodes pédagogiques utilisées apprennent très tôt aux enfants à faire preuve d’audace.

8. Découvrir le monde, prendre du temps pour soi : s’accorder du temps pour déconnecter
Le système éducatif privilégie les voyages et la découverte des autres cultures. S’inspirer en permanence pour mieux innover. L’inspiration est multiple : religieuse, philosophique, culturelle, scientifique…

9. Construire son réseau :
Comme les « grandes écoles » sont notre communauté, les réseaux militaires des unités d’élites deviennent des « familles ». Et il n’est pas rare de voir des start-ups fondées et dirigées par des anciens des mêmes unités.

10.Organiser le travail autrement :
L’origine nationale présente une vraie dimension sociale, issue de la culture des pionniers, et qui s’est traduite par une organisation du travail innovante. Les premières communautés ont été les kibboutzim, que l’on cite souvent pour décrire une organisation anarchique alors qu’ils sont un modèle d’organisation et de répartition des rôles.

Nous avons en France tous les atouts : un esprit de solidarité renforcé ces derniers temps par ceux qui veulent « faire ensemble », une mixité culturelle, une intelligence fondamentale scientifique remarquable, des capitaux, une histoire très riche, un terrain de jeu qui est l’Europe, des jeunes qui rêvent de créer leur start up, l’émergence de sciences humaines qu prônent l’acceptation de ses émotions et des formes d’organisations du travail qui évoluent.

La « french tech » est dorénavant l’une des plus actives. Et si les « learning trips » se déroulaient bientôt en France ?

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