Quelles stratégies industrielles derrière les mégadeals dans le Transport et la Logistique en 2015 ?

L’année 2015 a été particulièrement riche en opérations de rapprochement dans le secteur. Quels grands enseignements peut-on tirer de ces mouvements, de leurs justifications et de leur impact sur le paysage concurrentiel ?

L’année 2015 a été une année record pour les fusions-acquisitions dans le monde, l’agence Reuters estimant le volume total des transactions à 4 600 milliards de dollars pour l’ensemble de l’économie. Le secteur du Transport et de la Logistique, qui compte pour environ 2% du total des opérations, a connu lui aussi une année exceptionnelle, avec une croissance du volume total des transactions de 8% par rapport à 2014.

 

Evolution 2014-2015 des fusions acquisitions

Source des données : http://www.pwc.com/intersections

Au sein du secteur, l’essentiel de la croissance des transactions provient du Transport terrestre de marchandises et de la Logistique, quand le Maritime et l’Aérien décroissent fortement. Par ailleurs, le montant moyen des transactions est en forte hausse (de 54M$ à 85M$). Cette dynamique est portée par des facteurs structurels de l’économie mondiale qui ont été – et resteront probablement à court terme –  particulièrement favorables aux opérations de rapprochement. Les stratégies de relance, et les politique monétaires de « quantitative easing » lancées par la Banque Fédérale Américaine puis par la Banque Centrale Européenne dans les années 2010 ont réduit le coût de l’argent à des niveaux historiquement bas, augmentant substantiellement les capacités d’endettement des entreprises. Dans le secteur du Transport et de la Logistique en particulier, la très forte chute du prix du pétrole depuis 2014 a permis aux transporteurs de reconstituer leurs marges opérationnelles, accroissant d’autant la capacité de remboursement(1).Enfin pour les acteurs américains, la hausse du dollar sur le marché des changes joue également un effet de puissant stimulant pour acquérir des actifs libellés dans des devises étrangères, mécaniquement « meilleur marché », et leur fournissant par la même occasion un outil efficace pour maintenir leur compétitivité-prix à l’échelle mondiale.

Taux d’intérêt faibles, pétrole bas, dollar fort, autant d’ingrédients financiers pour aiguiser les appétits de croissance par acquisition, et donner les moyens de ces ambitions. Mais quelles sont les stratégies industrielles derrière ces opérations ?

S’il est difficile voire vain  de tenter d’analyser l’ensemble des transactions du secteur, compte tenu de leur nombre et de leur taille souvent très modeste, il est intéressant de mettre en évidence les logiques qui se dégagent des grandes opérations dépassant le milliard d’euros. Le top 10  de ces « mégadeals » permet de dégager 4 grands objectifs stratégiques, parfois complémentaires :

 

La conquête « géographique » :

Elle apparaît comme l’objectif n°1 des opérations. L’année 2015 a été  marquée en particulier par la stratégie de conquête de grands acteurs américains désireux de s’implanter ou de se renforcer sur le « vieux continent » : acquisition surprise de Norbert Dentressangle par l’américain XPO (devenant ainsi un acteur majeur en Europe) acquisition de TNT par Fedex aboutissant au renforcement d’un des leaders mondiaux du colis, dans un marché de plus en plus dominé par quelques grands acteurs (Fedex, UPS, DHL,…).

Mais les européens n’ont pas été en reste, le danois DSV (Route, Logistique et Freight Forwarding) a pris le contrôle de l’américain UTI Worldwide positionné sur les mêmes activités en Amérique du Nord, et en difficulté depuis quelques années ;  le français Geodis a acquis OHL (freight forwarding, distribution spécialisée), renforçant considérablement sa position en Amérique du Nord où il restait sous-représenté.

 

Le positionnement sur de nouvelles activités :  

Au-delà du développement sur des géographies nouvelles, ces mégadeals visent aussi à se positionner sur de nouvelles activités.

XPO, affréteur à l’origine, devient ainsi propriétaire d’une des plus grandes flottes de moyens propres en Europe.

Du côté de l’Asie, ce sont les japonais qui se sont illustrés avec la prise de participation (plus de 5 milliards de dollars !) de Japan Post sur l’australien Toll Holding, acteur 3PL et 4PL, et celle de Kintetsu, entreprise ferroviaire de l’archipel nippon, sur l’américain APL Logistics, acteur 3PL sur 4 marchés spécialisés (Automobile, Industrie, Consommer Goods et Retail).

 

L’intégration de la chaîne de valeur :

Ces stratégies de diversification peuvent relever d’une volonté d’accroître les marges par une plus grande intégration de la chaîne de valeur.

Ainsi XPO (toujours) finalise en novembre l’acquisition de Con-Way, deuxième acteur LTL sur le marché US, et dispose désormais d’une flotte propre conséquente sur ce continent (19 000 tracteurs, 46 000 remorques).

UPS prend le contrôle de Coyote Logistics (FTL, LTL), et ambitionne de dégager des synergies opérationnelles de l’ordre de 150 millions de dollars par an par une meilleure maîtrise de ses moyens de production…

 

La consolidation d’un marché surcapacitaire :

Enfin, certaines grosses transactions semblent avoir été essentiellement provoquées par un marché structurellement surcapacitaire, dans le transport maritime de conteneurs essentiellement.

Le français CMA-CGM acquiert ainsi le singapourien Neptune Orient Lines pour environ 2,4 milliards d’euros.

En Chine, c’est le gouvernement qui lance le rapprochement de China Shipping et de Cosco, opération estimée à plus de 2,3 milliards de dollars (opérations portuaires +  activité conteneurs).

Graphe fusacqs

Si les conditions financières exceptionnelles perdurent, nul doute que les rapprochements se poursuivront en 2016 dans un marché des fusions-acquisitions au potentiel encore énorme dans ce secteur. Si en revanche les conditions de marché se durcissent, ces groupes désormais très endettés se retrouveront au pied du mur, sans autre choix que de tirer rapidement un réel avantage compétitif de ces opérations.

En définitive, pétrole et taux d’intérêt lèveront le voile sur la pertinence des stratégies industrielles et commerciales sous-jacentes à ces opérations de rapprochement, et sur la capacité de ces groupes à concrétiser les synergies attendues.

 

 

(1) Cet effet est moins vrai en France, où le mécanisme d’indexation gazole amortit l’impact des variations du prix du brut sur la marge des transporteurs

Sources :

http://www.pwc.com/intersections

-www.joc.com

www.wsj.com

http://www.supplychain247.com/

http://www.reuters.com/

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