Avec AlphaGo, le futur arrive plus tôt que prévu

Né il y 3000 ans en Chine et bastion symbolique de la supériorité de l’intelligence humaine sur la machine, l’antique jeu de Go vient de « tomber » sous les coups de boutoir des algorithmes concoctés par les équipes de Deep Mind. Et ne nous y trompons pas : le hasard n’est pour rien dans cette prouesse car AlphaGo, c’est le nom de l’IA, vient de remporter une victoire par KO sur tous ses adversaires, qu’ils soient fait de chair et d’os (5 contre 0 contre le champion Fan Hui) ou constitués de silicium (99.8% de victoires contre les meilleurs programmes existant).

Rappelons l’ambition littéralement prométhéenne qui est celle de Deep Mind (rachetée en 2014 par Google) : créer une IA généraliste de niveau humain. Eh oui, rien de moins. Le pari audacieux de Deep Mind est que pour y parvenir il suffit, si l’on peut dire, de créer un système qui vérifie deux conditions. La première est qu’il fasse la preuve de son aptitude à apprendre à jouer à une large gamme de jeux de stratégie par simple observation. La seconde, plus ambitieuse, est qu’il soit capable d’exploiter l’expérience acquise dans un jeu pour en maitriser un autre. Envisager l’univers comme un vaste jeu, telle serait donc la clé pour enfanter une IA généraliste. Il faut voir AlphaGo comme un jalon sur cette route escarpée.

Posons d’emblée la question qui nous taraude : « Que reste-t-il donc aux humains ? » Deux choses au moins à mon avis. La première est précisément cette capacité de transfert d’un savoir d’une discipline vers une autre qui n’est autre que le raisonnement par analogie. Aucune IA ne sait faire, du moins pour l’instant [article dans Nature]. Enfin, un joueur humain sait pourquoi il joue au Go, alors que AlphaGo n’en a pas la moindre idée.

Pour mieux appréhender l’exploit technique que constitue la mise au point d’AlphaGo il faut le comparer au précédent historique que constitue la victoire de Deep Blue contre Gary Kasparov en 1997. Schématiquement, Deep Blue avait à l’époque gagné par force brutale en quelque sorte, sa puissance de calcul lui permettant d’anticiper et d’évaluer une quantité prodigieuse de coups à l’avance. La victoire de AlphaGo est d’une nature toute différente :

  • D’une part les règles du Go n’ont pas été injectées explicitement dans le système. AlphaGo exploite en revanche des techniques de machine learning qui lui ont permis d’évaluer 30 millions de mouvements tirés de parties jouées entre experts. En d’autres termes AlphaGo a appris à jouer en « observant » avec une patience infinie des millions de parties.
  • Pour surpasser les meilleures stratégies humaines, les concepteurs ont fait jouer des millions de parties entre plusieurs variantes d’AlphaGo, sélectionnant au passage les stratégies les plus performantes, une technique que l’on appelle apprentissage par renforcement. AlphaGo enrichit ainsi continuellement son propre jeu de données.

En réalité AlphaGo combine astucieusement une exploration combinatoire « à l’ancienne » avec l’intuition améliorée acquise par renforcement.

Dans l’univers certes très limité du jeu de Go, la machine a donc réussi à développer une forme d’intuition ou, osons le mot, un de sens de l’esthétique que l’on pensait être l’apanage des seuls humains. Qui plus est, les experts du jeu de Go eux-mêmes s’accordent pour attribuer à AlphaGo une authentique personnalité humaine quoiqu’un peu bizarre.

Tout cela n’est-il qu’une simple prouesse anecdotique ? Vraisemblablement non. Quantités de problèmes ardus, en robotique, en finance, en planification à long terme, en médecine ou dans l’art de la guerre, s’apparentent en effet à des jeux de stratégies pour lesquels un tel système pourrait fonctionner en symbiose avec des experts humains.

Bien malin celui qui saura anticiper l’impact sur notre société de ce qui pourrait s’apparenter à une nouvelle révolution industrielle. S’agissant de l’impact sur les entreprises, une chose est sûre, les spécialistes de la transformation des organisations ne seront pas au chômage de sitôt. On aimerait d’ailleurs les entendre davantage sur le sujet.

L’impact sur le marché de l’emploi vient naturellement à l’esprit, surtout dans le contexte économique local qui reste anxiogène. Si les capacités d’intuition artificielle de ces nouveaux systèmes excèdent celles des meilleurs experts, de nombreux métiers sont sur la sellette, y-compris ceux qui requièrent expertise, intuition et expérience. La rhétorique habituelle teintée d’un brin de fatalisme est celle de la rançon du progrès : toute nouvelle technologie amenant un gain de productivité conduit inexorablement à la disparition de certains métiers et à l’apparition de nouveaux plus qualifiés. Certes, mais pour quel bilan en l’occurrence ? Voilà qui nous amène sur le terrain de la formation. A supposer même que le bilan précédent soit positif, notre société saura-t-elle produire suffisamment de cerveaux humains dont le niveau de qualification excède celui des IA ? Rien n’est moins sûr. Anticiper pour ne pas subir apparaît plus que jamais comme une nécessité.

Pour résoudre ce dilemme socio-économique une autre révolution pourrait bien s’avérer nécessaire. Non pas une révolution technologique mais une révolution des valeurs qui naîtrait de l’élaboration progressive d’un nouvel imaginaire collectif. Cesser de vouer un culte aveugle à la déesse « compétitivité » qui exige de nous une quête frénétique de productivité sans autre objet que la survie économique. Y substituer une quête raisonnée de sens, d’équilibre et d’harmonie. Nous souvenir enfin que les machines ont été crées à l’origine pour prendre en charge les tâches ingrates afin que nous puissions nous consacrer à ce qu’elles ne savent pas faire : vivre, formuler des projets, questionner le monde, nouer des liens. Du fond des âges et de l’Asie le jeu de Go aurait alors contribué à sortir de son ornière d’absurdité notre civilisation qui depuis un siècle déploie des trésors d’ingéniosité à concevoir des systèmes dont la vocation est de nous faire gagner un temps qui pourtant se dérobe de plus en plus. « You may say I am a dreamer »… dit la chanson.

« La perfection des moyens et la confusion des buts semblent caractériser notre époque. »        [Albert Einstein]

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