What’s « COOC »ing ? – Entretien avec Jean-Marc TASSETTO

Revue civique

La REVUE CIVIQUE / WEAVE : Vous avez récemment fondé Coorpacademy, en quoi est-ce une petite révolution dans le monde de l’apprentissage ?
Jean-Marc TASSETTO :
Nous nous appelons Coorpacademy car nous faisons des MOOCs (Massive Online Open Courses, cours disponibles en ligne et ouverts à tous) pour les « Corps », les entreprises. Il se passe une révolution dans le e-learning, qui devient 2.0. On parle beaucoup des serious games, des flipped classrooms (1), etc. qui sont des concepts qui datent d’une trentaine d’années déjà. La différence est qu’aujourd’hui, comme pour le web 2.0 qui a suivi un web 1.0, l’ensemble de l’écosystème est aligné : la technologie (avec des plateformes de diffusion massive, la couverture haut débit fixe et mobile, le wifi), les terminaux (tablettes et smartphones), le protocole pédagogique et les contenus. Le e-learning 2.0 est né dans les universités américaines (à Stanford, au MIT et à Harvard). J’ai d’ailleurs croisé, en octobre 2012, Peter Norvig, un des directeurs scientifiques de Google, qui venait de donner son cours à Stanford à… 165 000 étudiants. Il m’a confié à l’issue de ce cours que « les 250 meilleurs étudiants n’étaient pas de Stanford ». Un autre élément important est l’arrivée de la « génération Y », des « digital native » , qui ne rentre plus sur les plateformes de e-learning très verticales, ennuyeuses et tutélaires. Il a donc fallu réinventer tout cela pour les entreprises. Ces dernières ont d’ailleurs peu recours au e-learning puisque cela représente environ 3% de la formation en Europe, et que seulement 7% des entreprises l’utilisent. Il y a donc, dans le code ADN de cette nouvelle révolution de l’apprentissage et du e-learning, beaucoup de réflexions de ce type que l’on a intégrées pour créer Coorpacademy. La formation outil de compétitivité

Pourquoi avoir choisi de s’attaquer à ce sujet ?
Lorsque l’on fait le constat, à la fois pour les mondes académiques et de l’entreprise, que le système est en panne, qui plus est avec la « génération Y » qui ne veut plus y rentrer, on doit se poser des questions sur ce qu’est la formation en 2014. Un des éléments fondamentaux à avoir en tête est que la formation est encore plus qu’hier un outil de compétitivité, et les MOOCs déclenchent un regain d’intérêt pour la formation (contrairement à l’ancienne école avec un passage obligé par des catalogues, édités par des organismes de formation). Et c’est d’autant plus le cas dans un contexte de réforme, en France, du financement de la formation professionnelle. Il existe donc ce momentum, cet alignement entre technologies et pédagogie, qui fait que pour nous, MOOC veut surtout dire « mouvement », qui s’est déclenché et ne s’arrêtera pas.

On comprend bien que les MOOCs adressent des problématiques fortes liées à la compétitivité et à l’employabilité. Quel lien avez-vous avec les systèmes d’État sur la question de l’éducation et de la formation ?
On a, de notre côté, plutôt une approche directe vis- à-vis des entreprises, via les directions générales, les DRH ou les directions des ventes. On a signé récemment un accord avec la Renault Academy pour former 14 000 collaborateurs sur leur nouvelle voiture, la Renault Clio RS. On essaie de faire avancer le système même si on reste une start-up. On essaie de faire comprendre que les MOOCs représentent aussi pour les plus petites des PME la possibilité de se reformer, alors qu’elles n’en avaient pas toujours les moyens, malgré le fait qu’elles cotisent. Les MOOCs per-mettent, via la longue traine du web (long tail) à des artisans, à des commerçants ou à des employés d’avoir accès à la formation ; et les pouvoir publics doivent s’emparer du sujet.

Nous avons eu la chance de faire une grande école, qui nous permet aujourd’hui de disposer d’une bonne employabilité sur le marché du travail. Quel regard portez-vous sur l’apport des MOOCs à la société et sur le lien qu’ils peuvent récréer entre les mondes scolaires ou étudiants et les mondes professionnels ?
Je suis à l’Advisory Board de l’ESCP Europe, et je constate que c’est une des écoles en Europe qui est la plus avancée sur ces réflexions-là. L’École Polytechnique Fédérale de Lausanne, où Coorpacademy est hébergé, a déjà 400 000 étudiants sur les MOOCs. Le président de l’EPFL, Patrick Aebischer, a pris un congé sabbatique pour aller chercher des milliers, voire des millions d’étudiants en Afrique francophone. Néanmoins, nous avons du retard sur les précurseurs que sont les États-Unis. Ira-t-on à la fin chercher nos certificats là-bas ? Il faut bien comprendre en France le potentiel géostratégique des MOOCs, et en particulier a-t-on compris celui qu’ils représentent pour la francophonie ? Il faut être en suisse romande pour appréhender son formidable potentiel de développement car ce sont des réflexions que je n’entends jamais en France ! Avec FUN (France Université Numérique), je trouve que la France a néanmoins très rapidement réagi, d’autant qu’elle a même accepté que la plateforme américaine edX, qui va devenir open edX, soit hébergée sur les serveurs de l’INRIA et du CINES, le centre de calcul de Montpellier. Les pouvoirs publics ont eu le pragmatisme de ne pas réinventer le Minitel. La réaction s’est faite dans le bon timing.

Enfin, ce qu’on constate de la part des étudiants qui sont sur les MOOCs est que cela leur donne envie de retourner voir leurs professeurs. La vraie révolution n’est pas technologique mais pédagogique, c’est le principe des flipped classroom. Les professeurs les plus
avancés sur les MOOCs expliquent qu’ils ne mettent que 25 % de leur cours en ligne et que cela pousse les étudiants à revenir en classe car ils ont plein de questions à poser. Cela semble signer la fin du système initial où le professeur est d’abord un professeur-chercheur, entre autres pour les classements du Financial Times ou de Shanghai, qui nécessitent de publier dans des revues anglo-saxonnes. Les professeurs étaient davantage chercheurs que pédagogues et ils lisaient souvent en cours leurs articles de recherche, ce qui fait que les étudiants ne venaient plus.

On revient dans des boucles vertueuses où une partie des cours est déportée en MOOCs, où les étudiants reviennent en cours pour échanger avec leurs professeurs, apprendre d’eux et où le on-campus est privilégié.

Vous avez été président de Google France entre 2010 et 2013. Quel lien ce géant entretient-il avec les MOOCs via son initiative Google Education ?
Avant Google, il y a eu iTunes University qui a ouvert le bal, et l’ensemble des grandes plateformes s’intéressent à cette question innovante. Il ne restait que deux grands sujets liés au contenu qui n’avaient pas encore été impactés par la révolution du web, la santé et l’éducation, contrairement à la musique, au cinéma, à la presse ou à la vidéo. Google, comme les autres grands acteurs de plateforme, se sont naturellement intéressés à ces sujets. D’ailleurs, c’est chez Google que j’ai découvert les MOOCs. L’entreprise avait développé Course Builder pour former ses 35 000 collaborateurs, pour moitié des ingénieurs, pour moitié des vendeurs. On était toutes les semaines en mode MOOC pour se former et suivre le rythme de l’innovation produit chez Google. J’ai pu concrètement voir l’efficience d’un système MOOC dans le monde de l’entreprise.

Le vrai sujet, ne nous y trompons pas, c’est le contenu. L’enjeu n’est plus un enjeu de plateforme mais de savoir si les grands éditeurs de contenus scolaires et universitaires ont les fonds propres et la vision stratégique pour anticiper et transformer cette révolution. À date, il y a la Khan Academy en mode non-for- profit, et je suis d’ailleurs des cours sur la Révolution Française sur cette plateforme. Ce serait génial d’avoir des initiatives équivalentes en France et pour la francophonie. Nous nous y employons.

 

Newsletter

Recevez notre newsletter bi-mensuelle

Commenter