Avant propos : En tant que cabinet de conseil en stratégie, nous proposons une analyse d’un point de vue purement marché et stratégique et ne nous prononçons pas sur le débat éthique lié à la vente de médicaments sur internet.  

Force est de constater que la vente de médicaments sur internet n’est pas une nouveauté, et que la France faisait plutôt figure d’exception dans le domaine. Marisol Touraine a entrouvert la porte le 19 décembre en conseil des ministres en autorisant la vente sur internet des médicaments en vente libre. En effet, jusqu’aujourd’hui nombre de pharmacies frontalières profitent allègrement de ce marché en proposant des livraisons dans l’hexagone. Mais, avec environ 96% de pharmacies en ligne illégales et 50% de contrefaçons, la vente via le canal digital présente des risques non négligeables pour les français. Certains profitant d’un flou juridique n’ont pas attendu pour agir comme à Caen, où un pharmacien a lancé son propre site de vente en ligne le 14 novembre.

Si la vente sur internet ne peut être empêchée, mieux vaut l’encadrer afin de minimiser les risques et profiter au mieux du potentiel du marché.

La première question est de savoir si le besoin existe. Même si les chiffres annoncés par les sites français de vente en ligne sont peut-être gonflés par l’effet du buzz généré (environ 200 commandes pour le site de Caen sur la première semaine), beaucoup d’arguments laissent penser que le marché est porteur : gain de temps pour les patients, besoin de confidentialité sur l’achat de médicaments dits “sensibles” (viagra, anti-retroviraux… qui sont également les plus contrefaits),  mais surtout le résultat d’une étude publiée en 2010 par Pfizer qui indique que “14 % des Français, soit 6,9 millions d’individus, reconnaîtraient acheter des médicaments délivrés uniquement sur ordonnance en dehors de ces circuits autorisés”.

La vente cross-canal fait évoluer le métier de pharmacien sans pour autant le tuer.

Internet ouvre de nouvelles opportunités marché grâce à l’abolition de contraintes multiples : élargissement de la zone de chalandise, gain en visibilité, diversité de l’offre… Néanmoins ce nouveau canal présente également des risques pour le pharmacien d’entrer dans une guerre des prix où seuls les plus gros survivront, au risque de mettre en péril le réseau de 22.500 pharmacies en France. Les groupements de pharmacies prendront donc un nouveau rôle en mutualisant les coûts opérationnels afin de gagner en compétitivité. Quoi qu’il en soit, puisque la loi l’autorise la concurrence n’attendra pas.

On peut donc s’attendre à une évolution du métier du pharmacien qui rassurera et conseillera le patient en physique et qui poursuivera son activité commerciale sur internet.

Selon une étude Ipsos de 2010, “61% des français ont recours à internet pour trouver des informations sur un médicament, 41% recherchent des informations pour faire un « auto-diagnostic”. En se basant sur cette tendance, il est prévisible que les patients dubitatifs quant à la fiabilité des produits iront se renseigner en ligne sur les médicaments avant d’aller demander conseil à  un médecin ou à un pharmacien (ROPO = Research Online Purchase Offline). Le patient deviendra un client, fonctionnant comme de nombreuses industries tel le textile ou la téléphonie.

La confiance des patients se gagne par une sécurisation des données personnelles, une fiabilité des sites et des gages de qualité.

Plusieurs initiatives permettraient de développer et contourner les risques liés à la vente de médicaments sur internet :

  1. Sécuriser le parcours santé par une dématérialisation totale. Certains pays étrangers permettent de vendre des médicaments en ligne avec ordonnance électronique envoyée par un médecin.
  2. Labéliser les sites sécurisés et les faire approuver par l’état, en y apposant un logo et le numéro SIREN enregistré au RCS par exemple
  3. Mettre en avant le cross-canal en proposant aux clients d’aller chercher le médicament en boutique et éviter les files d’attente (méthode Drive, de plus en plus fréquente dans l’industrie alimentaire par exemple où les médicaments seraient préparés à l’avance)

En conclusion, dans un contexte où le pharmacien doit faire face à une pression de l’état sur la baisse des dépenses de santé, la vente de médicaments sur internet doit plutôt être perçue comme un nouveau relais de croissance. Ce nouveau canal de vente va bouleverser le métier du pharmacien mais ne pourra être porteur que s’il est soutenu et encadré par des lois strictes et appliquées.

Augustin Delaisi et Benoit Veyrines

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5 commentaires

  1. Je ne suis pas aussi sûr que vous que « ce nouveau canal de vente va bouleverser le métier du pharmacien ». Seuls les mieux armés (et entourés) parviendront à se partager les « maigres » bénéfices engrangés par la vente des quelques produits autorisés à être vendu sur la toile (beaucoup de concurrence –> prix vers le bas).

    L’exemple DOcMorris devrait d’ailleurs en refroidir plus d’un:
    Celesio l’a acheté en 2006 pour 220 millions d’euros pour le revendre en octobre dernier au prix de 25 millions d’euros à un groupement Suisse.

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  4. Bonjour,
    Très intéressante conclusion et merci pour votre travail d’évangélisation.
    Mais ne serait-ce temps d’accélérer avec des pure-players non-pharmaciens si les « épiciers en blouse blanche » perçoivent encore Internet comme un danger ?
    Certes « Le changement peut attendre » mais les e-entrepreneurs ont fait preuve de responsabilité et amené des révolutions dans de nombreux secteurs (tourisme, librairie…)
    Nous le constatons avec http://www.astelos-senior.com sur le maintien à domicile, les lobbys ne joue en faveur des patients, et nous démontrons au quotidien pouvoir délivrer un service supérieur à moindre frais.
    Grâce à vous, de belles économies sont à prévoir… mais cela devient urgent !
    Bonne journée
    Jean-Christophe GAY